Comment les requins tissent des liens sociaux – et pourquoi c'est important
De nouvelles recherches remettent en question l'image des requins comme des tueurs solitaires. Des requins bouledogue aux Fidji aux requins citrons aux Bahamas, la science révèle que de nombreuses espèces forment des liens sociaux durables, choisissent leurs compagnons préférés et apprennent même les uns des autres.
Le mythe du prédateur solitaire
Peu d'animaux ont une réputation aussi redoutable que le requin. Des décennies de films et de documentaires animaliers ont cimenté cette image : un superprédateur solitaire, guidé uniquement par son instinct, errant dans l'océan en isolation. Mais un nombre croissant de recherches scientifiques démantèlent cette image, révélant des créatures dotées d'une vie sociale étonnamment riche et complexe – qui nouent des liens durables, choisissent des compagnons spécifiques et apprennent de leurs pairs.
Six années à observer les requins bouledogue se faire des amis
La preuve la plus claire et récente provient d'une étude phare de six ans menée à la Shark Reef Marine Reserve aux Fidji, publiée dans la revue Animal Behaviour en 2026. Des chercheurs de l'Université d'Exeter, de l'Université de Lancaster, du Fiji Shark Lab et de Beqa Adventure Divers ont suivi 184 requins bouledogue à travers trois étapes de leur vie : sub-adultes, adultes et adultes avancés ayant dépassé l'âge de la reproduction.
Plutôt que de se mélanger au hasard, les requins ont montré ce que les scientifiques appellent des préférences sociales actives – choisissant systématiquement des individus spécifiques avec lesquels passer du temps tout en évitant activement les autres. La chercheuse principale, Natasha D. Marosi, a noté que les requins bouledogue « faisaient des choses similaires » aux humains, cultivant des relations allant de simples connaissances à des compagnons proches.
L'équipe a mesuré la sociabilité de deux manières : les associations larges (les requins restant à moins d'une longueur de corps l'un de l'autre) et les interactions à petite échelle telles que la nage parallèle et le comportement de chef de file, où un requin suit de près un autre. Les deux mesures ont abouti à la même conclusion : ces animaux choisissent délibérément leur compagnie.
Qui socialise avec qui – et pourquoi
Les données ont révélé des schémas clairs. Les requins adultes formaient le noyau social du réseau, tandis que les jeunes sub-adultes et les vieux requins post-reproducteurs étaient moins intégrés. Les mâles et les femelles avaient tendance à s'associer plus fréquemment avec les femelles. Les mâles, bien que plus petits que les femelles dans cette espèce, maintenaient un éventail plus large de connexions sociales dans l'ensemble – une stratégie qui, selon les chercheurs, offre une protection contre les rencontres agressives avec des individus plus grands.
La taille comptait également : les requins préféraient s'associer à d'autres de taille corporelle similaire, probablement parce que les animaux de taille comparable partagent les mêmes besoins alimentaires et font face aux mêmes prédateurs. Le professeur Darren Croft de l'Université d'Exeter a résumé les conclusions simplement : les requins bouledogue « ont une vie sociale relativement riche et complexe », avec des avantages potentiels tels que l'acquisition de compétences, la localisation de nourriture, la recherche de partenaires et la minimisation des confrontations.
Les requins bouledogue ne sont pas les seuls
Cette recherche s'appuie sur un schéma plus large observé chez les espèces de requins. Des études sur les requins citrons (Negaprion brevirostris) à la Bimini Biological Field Station aux Bahamas ont montré que ces animaux forment des groupes sociaux appelés shivers et recherchent activement la compagnie – passant plus de temps près d'autres requins même lorsqu'il n'y avait aucun avantage de survie à le faire. Les requins citrons présentent également un apprentissage social : des individus non entraînés qui ont observé un pair réussir une tâche de récompense alimentaire l'ont exécutée avec une plus grande précision que les groupes témoins, comme documenté dans la revue Animal Cognition.
Parallèlement, des recherches mises en évidence par Oceana ont révélé que les requins taureaux forment des réseaux sociaux complexes plus souvent associés aux mammifères, entretenant des relations avec des dizaines d'individus au fil des saisons. Certains individus entretiennent ce que les chercheurs décrivent comme des relations de « meilleurs amis » – des animaux qu'ils rencontrent à plusieurs reprises au cours d'une année.
Pourquoi la sociabilité évolue – et ce qu'elle coûte
Les biologistes évolutionnistes expliquent la sociabilité des requins par une logique de coût-bénéfice. Être social peut aider les animaux à trouver de la nourriture plus rapidement, à partager des connaissances sur les itinéraires sûrs ou les zones de chasse productives, et à gagner une protection en nombre. Pour les requins mâles qui sont physiquement plus petits que les femelles, les alliances peuvent compenser la vulnérabilité. Mais la vie en groupe comporte également des risques : un contact étroit augmente l'exposition aux parasites et aux maladies, créant une pression évolutive qui maintient la sociabilité sous contrôle plutôt que de devenir universelle.
Ce que cela signifie pour la conservation
Comprendre la structure sociale des requins a des conséquences pratiques directes. Lorsqu'une population est fortement pêchée, le retrait des individus socialement centraux – ceux qui ont le plus de connexions – peut déstabiliser l'ensemble du réseau de groupe bien plus que le retrait des animaux périphériques. Le Fiji Shark Lab travaille déjà avec le ministère des Pêches des Fidji pour appliquer l'analyse des réseaux sociaux à la planification de la conservation, en utilisant la carte des relations entre les requins pour concevoir des protections plus efficaces.
La leçon plus large concerne la perception. Les requins ont longtemps été gérés et craints comme des chasseurs solitaires interchangeables. La science suggère de plus en plus qu'il s'agit d'individus ayant des préférences, des relations et des connaissances sociales – un recadrage qui a des implications non seulement sur la façon dont nous les étudions, mais aussi sur le sérieux avec lequel nous prenons leur protection.