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Pourquoi le Pérou n'arrive pas à garder un président : 9 dirigeants en une décennie

Le Pérou a connu neuf présidents depuis 2016, plus que toute autre démocratie. Une clause constitutionnelle vague, une fragmentation extrême des partis et une corruption endémique expliquent pourquoi aucun dirigeant élu n'a terminé un mandat complet.

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Redakcia
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Pourquoi le Pérou n'arrive pas à garder un président : 9 dirigeants en une décennie

Une porte tournante au palais présidentiel

Le Pérou détient une distinction dont aucune démocratie ne veut : depuis 2016, le pays a usé neuf présidents. Aucun dirigeant élu n'a achevé un mandat complet. Des présidents ont été destitués, forcés de démissionner, arrêtés et, dans un cas, évincés après seulement cinq jours au pouvoir. Cette situation a plongé le Pérou dans un état de crise politique quasi permanente, et les électeurs sont de nouveau appelés aux urnes.

Pour comprendre pourquoi, il faut examiner trois forces qui se renforcent mutuellement : une faille constitutionnelle héritée d'un dictateur, l'un des systèmes de partis les plus faibles de l'hémisphère occidental et une épidémie de corruption qui a touché pratiquement tous les dirigeants qui entrent au palais présidentiel.

La clause d'« incapacité morale »

Au cœur de l'instabilité se trouve l'article 113 de la Constitution péruvienne, qui autorise le Congrès à déclarer la vacance de la présidence en raison d'une « incapacité morale permanente ». Cette clause remonte au XIXe siècle et visait initialement à couvrir les situations où un président devenait mentalement ou physiquement incapable de gouverner. Mais la constitution actuelle, rédigée en 1993 sous le président autoritaire Alberto Fujimori, a laissé le terme délibérément vague.

Depuis 2016, le Congrès a réinterprété l'« incapacité morale » comme signifiant une inconduite politique ou éthique, la transformant de facto en un outil de destitution à seuil bas. La destitution requiert un vote des deux tiers, soit 87 des 130 parlementaires, mais sans procès formel, sans contrôle judiciaire et sans norme de preuve clairement définie. L'expert constitutionnel Alonso Gurmendi a qualifié ce mécanisme de « solution pratique à une crise qui ne se produit qu'une fois dans une vie » et qui est devenu « un précédent qui peut être utilisé et abusé ».

Neuf présidents, une décennie

La cascade a commencé avec Pedro Pablo Kuczynski (2016-2018), qui a démissionné face à une procédure de destitution en raison de liens avec le géant brésilien de la construction Odebrecht. Son successeur, Martín Vizcarra, a été destitué en novembre 2020 par un Congrès dont 68 des 130 membres faisaient l'objet de leurs propres enquêtes pour corruption. Manuel Merino a duré cinq jours avant que des manifestations de masse, au cours desquelles la police a tué deux manifestants, ne le forcent à démissionner. Le dirigeant intérimaire Francisco Sagasti a occupé le siège jusqu'à ce que les élections portent Pedro Castillo au pouvoir en 2021.

Castillo a tenté de dissoudre le Congrès en décembre 2022 et a été rapidement destitué et arrêté. La vice-présidente Dina Boluarte a pris la relève et a survécu à huit tentatives de destitution avant d'être finalement destituée en octobre 2025. Son successeur, José Jerí, a été évincé après seulement quatre mois en raison de réunions secrètes avec un homme d'affaires chinois. L'actuel président intérimaire, José María Balcázar, est le neuvième dirigeant en moins d'une décennie.

Une démocratie sans partis

La clause constitutionnelle est l'arme, mais le système de partis fragmenté du Pérou est ce qui rend si facile de presser la détente. Depuis l'effondrement du régime de Fujimori en 2000, le Pérou fonctionne comme ce que les universitaires appellent une « démocratie sans partis ». Les organisations politiques se construisent autour d'individus, et non d'idéologies. Elles se forment avant les élections et se dissolvent peu après.

La fragmentation est extrême. L'élection présidentielle de 2026 présente 35 candidats issus de près de 40 partis enregistrés, un record national. Au Congrès, les groupes parlementaires se scindent régulièrement en cours de mandat ; la législature élue en 2016 avec six blocs avait doublé ce nombre au moment de sa dissolution. Sans majorités stables, chaque président gouverne à la merci de coalitions parlementaires changeantes qui peuvent réunir les 87 voix nécessaires à la destitution à presque n'importe quel moment.

La corruption comme constante

Ce qui lie le cycle, c'est la corruption endémique. Le seul scandale de corruption d'Odebrecht a impliqué quatre présidents péruviens. Selon un sondage Ipsos, 67 % des Péruviens considèrent la corruption comme une préoccupation nationale majeure, juste derrière l'insécurité à 68 %. Le Congrès destitue fréquemment des présidents pour des allégations de corruption, tandis que ses propres membres sont confrontés à des accusations identiques. Le résultat est un système où l'accusation de faute fonctionne moins comme une responsabilisation que comme un outil politique brandi par des acteurs eux-mêmes compromis.

Le cycle peut-il être brisé ?

Les analystes soulignent plusieurs réformes structurelles qui pourraient aider : relever le seuil de destitution présidentielle, exiger un contrôle judiciaire des procédures d'« incapacité morale », renforcer les exigences d'enregistrement des partis et créer un organisme indépendant de lutte contre la corruption doté d'un réel pouvoir de poursuite. Mais chaque réforme nécessite une action du Congrès même qui bénéficie du statu quo.

Le prochain président élu du Pérou prendra ses fonctions le 28 juillet 2026. L'histoire suggère que les chances de terminer un mandat complet de cinq ans sont minces, à moins que les règles du jeu ne changent fondamentalement.

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