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Pourquoi les grands requins blancs disparaissent de la Méditerranée

Les grands requins blancs de Méditerranée sont en danger critique d'extinction : il en resterait probablement moins de 250. Les scientifiques se lancent dans une course contre la montre pour comprendre une population issue des eaux australiennes il y a 450 000 ans et aujourd'hui prise au piège d'un goulet d'étranglement génétique et écologique.

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Redakcia
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Pourquoi les grands requins blancs disparaissent de la Méditerranée

Un fantôme dans le bleu

En avril 2023, des pêcheurs au large de la côte méditerranéenne espagnole ont remonté une prise inattendue : un jeune grand requin blanc d'environ deux mètres de long. Cette rencontre a déclenché une enquête scientifique remontant à 160 ans et a ravivé des questions urgentes sur l'un des prédateurs les plus emblématiques de l'océan. Les grands requins blancs de Méditerranée sont toujours là. Mais à peine.

Une population née d'une erreur de parcours

La plupart des gens supposent que les grands requins blancs de Méditerranée sont simplement des requins de l'Atlantique qui errent dans le détroit de Gibraltar. La génétique raconte une histoire bien plus étrange. Des recherches financées par la Save Our Seas Foundation ont révélé que la population méditerranéenne ne descend pas d'ancêtres atlantiques, mais de populations du Pacifique australien et néo-zélandais, séparées de leurs origines d'environ 450 000 ans.

La théorie dominante est que, pendant une période de réchauffement interglaciaire, des requins suivant des courants inhabituellement chauds sont entrés en Méditerranée par ce qui est aujourd'hui le détroit de Gibraltar, puis se sont retrouvés piégés lorsque les conditions ont changé. Au cours de centaines de milliers d'années, ils ont évolué en une sous-population génétiquement distincte avec peu ou pas de migration continue depuis l'Atlantique, ce qui les rend particulièrement isolés et particulièrement fragiles.

Combien en reste-t-il ?

La réponse honnête : les scientifiques ne sont pas sûrs. La Liste rouge de l'UICN estime qu'il ne reste pas plus de 250 individus matures dans les eaux européennes et méditerranéennes, et classe la population régionale comme étant en danger critique d'extinction, la catégorie de menace la plus élevée avant l'extinction à l'état sauvage.

Une étude de 2025 portant sur des données remontant à 160 ans a documenté une baisse de 61 % des observations depuis les années 1970. Au cours de la décennie précédant cette étude, moins de quatre observations confirmées ont été enregistrées, contre environ dix par an à la fin des années 1980 et au début des années 1990. L'espèce est, comme l'a dit un article de référence, "rare, mais persistante".

Où se cachent-ils ?

Le canal de Sicile, cette étendue de mer peu profonde entre la Sicile et la Tunisie, est ce qui se rapproche le plus d'un port d'attache pour les grands requins blancs de Méditerranée. Des expéditions de recherche utilisant l'échantillonnage d'ADN environnemental (ADNe), des relevés vidéo sous-marins et des opérations de pêche ont confirmé la présence de requins blancs sur quatre sites de cette zone. La région correspond étroitement aux rassemblements de reproduction du thon rouge chaque année en mai et juin, ce qui suggère que les requins suivent leurs proies dans ces eaux de façon saisonnière.

Le détroit de Sicile est également considéré comme une zone de nurserie : l'endroit où les femelles mettent bas et où les jeunes passent leurs premières années. La capture d'un juvénile en 2023, ainsi que des observations antérieures de jeunes, confirment l'idée que la reproduction a toujours lieu, bien que l'on ignore à quel rythme.

Pourquoi disparaissent-ils ?

Plusieurs forces convergent pour pousser la population vers l'effondrement :

  • La surpêche et les prises accessoires. La Méditerranée est la mer la plus intensément pêchée au monde, avec environ 62 % des stocks de poissons classés comme étant surexploités. Les requins blancs ne sont pas ciblés directement, mais ils meurent dans les filets, sur les palangres et dans les chaluts. Historiquement, ils ont également été délibérément chassés après des attaques médiatisées.
  • L'épuisement des proies. Le thon rouge et les phoques moines de Méditerranée, principales sources de nourriture, ont eux-mêmes été considérablement réduits par des siècles d'exploitation humaine. Un prédateur sans proie ne peut pas survivre.
  • L'isolement génétique. En l'absence d'immigration significative de populations atlantiques, toute perte d'individus ne peut être compensée. La population fondatrice était déjà génétiquement étroite, créant un goulet d'étranglement qui limite la résilience aux maladies, aux changements environnementaux ou à une pression de chasse accrue.
  • La pollution. La Méditerranée accumule des métaux lourds, des plastiques et des polluants organiques persistants à des concentrations élevées. En tant que superprédateurs, les grands requins blancs accumulent ces toxines par bioaccumulation tout au long de la chaîne alimentaire.

L'énigme que les scientifiques tentent de résoudre

Malgré leur statut emblématique, les grands requins blancs de Méditerranée restent mal connus. Contrairement aux populations de Californie ou d'Afrique du Sud, ils n'ont pas de sites de rassemblement connus où les chercheurs peuvent les observer et les marquer de manière fiable. Une importante expédition multi-institutionnelle a réalisé 159 échantillons d'eau d'ADNe et près de 360 heures de relevés vidéo sous-marins dans le canal de Sicile, sans une seule observation directe. La présence des requins a été confirmée, mais des données essentielles sur la taille de la population, les schémas de migration et les taux de reproduction restent insaisissables.

Les chercheurs déploient désormais des réseaux de science citoyenne, le marquage par satellite d'individus capturés accidentellement et l'analyse de l'ADNe assistée par l'IA pour brosser un tableau plus clair avant qu'il ne soit trop tard.

Pourquoi c'est important au-delà du requin

Les grands requins blancs sont des superprédateurs, des animaux dont la présence régule l'ensemble du réseau trophique qui se trouve en dessous d'eux. Si on les retire, les populations de leurs espèces proies explosent, ce qui entraîne des perturbations en cascade dans les écosystèmes dont les humains dépendent pour la pêche et les économies côtières. Les grands requins blancs de Méditerranée ne sont pas simplement une curiosité en matière de conservation. Ils sont un indicateur de la santé globale de l'une des mers les plus surexploitées de l'histoire de la Terre.

Le jeune requin remonté de l'eau en 2023 a été relâché vivant. La question de savoir si la population qu'il représente peut survivre aux pressions qui s'exercent sur elle est l'une des questions ouvertes les plus urgentes de la biologie marine.

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